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Un nouveau consensus pour le monde post-Covid : La moralité doit l’emporter sur la géopolitique

Lors du Forum de Paris sur la Paix, le 12 novembre dernier, le président français Emmanuel Macron et d’autres dirigeants mondiaux ont lancé une discussion internationale sur l’élaboration d’un nouveau consensus pour le monde post-Covid-19. Cette discussion se poursuit par un débat continu, avec des contributions de dirigeants et d’experts du monde entier. Découvrez la tribune du Kishore Mahbubani, chercheur émérite à l’Asia Research Institute de l’université nationale de Singapour (NUS).

La moralité doit l’emporter sur la géopolitique

Imaginez un instant que le navire géant Ever Given, qui avait bloqué le canal de Suez pendant six jours en mars 2021, transportait non pas 20 000 conteneurs, mais 20 000 esclaves humains, enchaînés dans ses cales. Dans ces circonstances, quelle aurait été notre priorité morale ? Aurions-nous dit, « au diable les esclaves, le commerce mondial est plus important, libérons le navire et permettons au commerce mondial de passer par le canal de Suez » ? Ou au contraire, « au diable le commerce mondial, les vies humaines sont plus importantes, libérons d’abord les esclaves et le commerce mondial attendra » ? Nous aurions clairement choisi la deuxième option. Et si un navire américain et un navire chinois se trouvaient à proximité, nous aurions attendu d’eux qu’ils mettent de côté leurs différends géopolitiques pour se concentrer sur l’impératif moral primordial : la libération des esclaves. Oui, les impératifs moraux peuvent être plus importants que les différences géopolitiques.

Ainsi, il existe trois grands impératifs mondiaux qui sont plus importants que les différences géopolitiques entre l’Amérique et la Chine. Il s’agit de la pauvreté, de la planète et des pandémies. Plutôt que 20 000 personnes enchaînées dans un navire, nous avons la lourde responsabilité morale de libérer plus de 700 millions de personnes vivant dans l’extrême pauvreté avec moins de 1,90 dollar par jour. Bien qu’elles soient invisibles, les chaînes de la pauvreté n’en sont pas moins réelles. De la même manière que nous maîtrisons les capacités techniques pour retirer les chaînes et les menottes, nous avons les capacités technologiques pour libérer 700 millions de personnes des chaînes invisibles de la pauvreté. Quelles sont ces capacités ? L’Inde a ouvert la voie. Le pays a fourni à chaque citoyen un numéro d’identification. Grâce au grand projet Aadhar, les citoyens ont pu enregistrer leurs empreintes digitales et leur iris. La plupart des citoyens indiens ont accès à un téléphone. En effet, ces trente dernières années, le nombre de téléphones en Inde a explosé, passant de 0,008 % de la population en 1995 à 85 % en 2018. On estime que 61 % de la population indienne, soit plus de 750 millions de personnes, utilisent des smartphones connectés à Internet. L’Inde est le deuxième plus grand marché de smartphones derrière la Chine. Dans son livre India Connected, Ravi Agarwal a décrit la façon dont ce foisonnement de smartphones a amélioré la vie des gens et leur a permis de sortir de la pauvreté.

Compte tenu des énormes ressources que l’humanité a accumulées au cours des cinquante dernières années, il est véritablement scandaleux que plus de 700 millions de personnes vivent encore dans l’extrême pauvreté. En réponse à la pandémie, les gouvernements du monde entier, ainsi que des organisations multilatérales telles que le FMI et la Banque mondiale et des organisations privées telles que la Fondation Bill-et-Melinda Gates ont généré des fonds nouveaux estimés à hauteur de 20 800 milliards de dollars. En outre, le monde a investi 1 830 milliards de dollars en dépenses militaires en 2020, ce qui ne contribue en rien à protéger l’humanité des véritables défis qui la menacent tels que la pauvreté, les dégradations planétaires ou les pandémies. Imaginez un monde où nous utiliserions une partie de ces ressources gaspillées pour fournir un dollar par jour à 700 millions de personnes grâce à des smartphones bon marché. Ce faisant, nous pourrions éliminer le dernier grand fléau moral moderne. Rien ne ferait plus plaisir à l’humanité dans son ensemble que de voir les deux plus grandes puissances économiques mettre leurs différends géopolitiques de côté pour sauver 700 millions de personnes de l’esclavage moderne, que nous appelons à tort pauvreté.

Le deuxième impératif moral primordial concerne notre planète en péril. Revenons à la métaphore du navire. Aujourd’hui, 7,8 milliards d’êtres humains sont piégés sur le même navire, sans qu’aucun autre bateau ne soit à proximité pour nous secourir. Le seul navire que nous ayons est en train de couler ; certes lentement, mais il coule tout de même. Dans ces circonstances, quelle serait la chose la plus stupide que nous puissions faire ? Tout simplement continuer à nous battre alors que le bateau prend l’eau. C’est ainsi que les historiens du futur verront la lutte géopolitique entre les États-Unis et la Chine. Ils seront choqués de constater que les deux parties n’aient pas mis de côté leurs différends pour se sauver et secourir leurs compagnons d’infortune d’un bateau qui coule.

Ainsi, le retrait de l’Accord de Paris par l’administration Trump était tout à fait répréhensible. Il aurait pu justifier un retrait de la Chine et l’Inde à leur tour. Pourquoi ? Beaucoup d’Occidentaux mettent l’accent sur le fait que la Chine est aujourd’hui le plus grand émetteur de gaz à effet de serre, avec 28 % du total des flux annuels, contre 15 % pour les États-Unis. Pourtant, le réchauffement de la planète ne résulte pas uniquement des flux actuels d’émissions. Il est également la conséquence du stock historique d’émissions de gaz à effet de serre rejetées dans l’atmosphère par les pays occidentaux depuis la révolution industrielle. Les chiffres en la matière sont clairs. L’Amérique et l’Europe ont le plus largement contribué aux émissions : respectivement 25 % et 22 %. En revanche, la Chine n’a contribué qu’à hauteur de 12 %. L’Inde n’a contribué qu’à peine 3 %.

Il est donc très sage pour le président Joe Biden de convoquer un sommet sur le climat. Les preuves sont claires. À moins que l’humanité ne travaille ensemble vigoureusement et efficacement, nous n’atteindrons même pas l’objectif minimal fixé par l’Accord de Paris : empêcher une augmentation de la température mondiale de plus de 1,5 °C. Pourtant, s’il est sage pour Biden de convoquer ce sommet, il ne peut réussir que s’il parvient à persuader ses concitoyens que sauver notre planète est l’impératif moral le plus important. Ainsi, si nous sommes tous sur le même navire en perdition, nous devons mettre de côté toutes nos différences, y compris nos différences géopolitiques, si nous voulons nous sauver. Malheureusement, pour les raisons que j’ai décrites dans Le jour où la Chine va gagner, il sera difficile d’interrompre cette compétition géopolitique. C’est pourquoi le reste du monde, en particulier les acteurs clés comme l’Europe, l’ANASE, l’Union africaine, la Ligue arabe, l’Inde et le Japon, doivent s’unir pour envoyer un message commun : l’impératif moral de sauver notre planète est primordial.

De même, l’impératif moral de prévenir une autre pandémie est tout aussi important. C’est certainement le message que la pandémie de Covid-19 essaie d’envoyer à l’humanité. Le Covid-19 ne fait aucune distinction : que vous soyez français ou allemand, chinois ou américain, indien ou pakistanais, israélien ou palestinien, tout le monde est concerné. Il voit seulement une humanité commune qui lui offre l’environnement parfait pour qu’il se développe et prospère. S’il existait encore des doutes sur le fait que les 7,8 milliards d’êtres humains appartiennent à une humanité commune, le Covid-19 les a définitivement éradiqués.

Dès lors, si les êtres humains représentent en théorie l’espèce la plus intelligente, la chose la plus sensée que cette espèce puisse faire est de mettre de côté toutes ses différences et de se concentrer en premier lieu sur la lutte contre un ennemi commun. Encore une fois, les historiens futurs seront choqués que l’administration Trump n’ait pas choisi d’interrompre la compétition géopolitique sino-américaine pour combattre le Covid-19 ensemble d’abord. L’analogie avec notre navire permettra une nouvelle fois d’expliciter la stupidité de cette situation. Si un incendie se déclarait sur le seul navire en mer, sans bateau de secours à proximité, la chose la plus stupide que les passagers pourraient faire serait de se disputer pour savoir qui a allumé le feu, au lieu de chercher à éteindre l’incendie en premier. Pourtant, c’est exactement ce qu’a fait l’administration Trump.

Souligner ces aberrations nous amène à un constat simple. La condition humaine a fondamentalement changé au 21e siècle. Nous sommes 7,8 milliards à vivre ensemble sur une petite planète en péril. Les impératifs moraux que sont l’élimination de la pauvreté, le sauvetage de notre planète et la prévention des pandémies sont bien plus importants que les différences qui nous séparent. Utilisons ces trois impératifs moraux pour persuader l’Amérique et la Chine de mettre de côté leurs différences et de sauver l’humanité d’abord.

by Kishore Mahbubani, chercheur émérite à l’Asia Research Institute de l’université nationale de Singapour (NUS)

Kishore Mahbubani est chercheur émérite à l’Asia Research Institute de l’université nationale de Singapour (NUS). Il est l’auteur du livre Le jour où la Chine va gagner (Public Affairs, 2020). Plus d’informations disponible sur mahbubani.net