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Un nouveau consensus pour le monde post-Covid : Construire l’espace informationnel démocratique grâce à un multilatéralisme innovant

Lors du Forum de Paris sur la Paix, le 12 novembre dernier, le président français Emmanuel Macron et d’autres dirigeants mondiaux ont lancé une discussion internationale sur l’élaboration d’un nouveau consensus pour le monde post-Covid-19. Cette discussion se poursuit par un débat continu, avec des contributions de dirigeants et d’experts du monde entier. Découvrez la tribune du Christophe Deloire, président du Forum sur l’information et la démocratie et secrétaire général de RSF.

Construire l’espace informationnel démocratique grâce à un multilatéralisme innovant

Un spectre hante les démocraties.

C’est celui du théâtre d’ombres numérique et de la conflictualité virtuelle. Une menace de désagrégation interne et d’affaiblissement externe.

L’espace numérique (Internet, et à l’intérieur le Web), représente une promesse de lien planétaire et de discussion à l’échelle de l’humanité, dont les générations futures tireront peut-être des bienfaits merveilleux. Mais, dans un contexte de guerre informationnelle, sa structure actuelle donne aux dictatures et régimes autoritaires un avantage concurrentiel sur les démocraties, du fait de l’asymétrie entre des espaces digitaux fermés (et contrôlés) et d’autres ouverts (et libres).

Tandis que les régimes autoritaires utilisent les moyens technologiques pour la surveillance et la répression de leurs populations, ainsi que pour la censure et le contrôle des contenus, les démocraties n’imposent pas d’obstacle à la communication. Le problème, c’est que ces dernières n’imposent plus à l’organisation de l’espace public les principes nécessaires pour une délibération publique démocratique, qui leur étaient pourtant consubstantiels. Du fait de la mondialisation numérique, elles ont perdu leur souveraineté sur l’espace public.

Petit flash back. Le village global cher à McLuhan n’était pas global en réalité, les espaces publics demeuraient largement nationaux, du point de vue de la régulation comme du fonctionnement. Chaque pays démocratique sécurisait à sa manière son espace public. La Constitution garantissait (plus ou moins bien) la liberté d’opinion et d’expression. Au niveau inférieur, la régulation des médias et l’auto-régulation des journalistes promouvaient (plus ou moins bien) le pluralisme et l’équilibre du débat public, ainsi que l’indépendance et la fiabilité de l’information.

Les démocraties ont su maintenir la paix civile en assumant les conflits, elles ont laissé libre cours à toutes les idées et les opinions en stimulant la base factuelle du débat public. Comme la démocratie elle-même, ce système était fragile et imparfait, mais les procédures permettaient d’éviter (ou de limiter) l’accaparement de la parole par tel ou tel, l’influence censitaire sur les contenus, la confusion entre la publicité et le journalisme, la généralisation de la vindicte et du bullshit, ainsi que la désinformation étrangère.

Ce système a été bouleversé. L’espace public n’a désormais plus rien à voir avec celui théorisé par le philosophe Jürgen Habermas. La délibération est désormais organisée par des entreprises privées, et par des pouvoirs despotiques, qui n‘hésitent pas de leur côté à imposer des normes. Les parlements démocratiques sont perdus, parce qu’ils arrivent trop tard, parce qu’ils n’osent pas ou ne savent pas comment s’y prendre, parce qu’ils subissent un lobbying intense, et surtout parce que l’infrastructure de la circulation des idées, des opinions et des informations est désormais mondiale et que la régulation ne porte plus.

Nous avons des architectures juridiques nationales, pour un espace public global : la gouvernance et le droit ne collent plus à la réalité et deviennent inopérants. Première possibilité pour les États démocratiques : demeurer ouverts, sans régime de responsabilités pour différents acteurs. Autrement dit, accepter la caducité des normes démocratiques. Seconde solution, fermer leur espace public et y imposer leurs lois. Possible sur le plan technique (Pékin parvient à faire régner son ordre derrière sa Grande Muraille technologique), mais ni tenable ni souhaitable, à l’évidence.

Pour que les démocraties puissent s’extraire de ce dilemme funeste, nous avons lancé l’Initiative sur l’information et la démocratie, avec l’objectif de créer un système de garanties démocratiques adapté à l’ère digitale, à l’échelle internationale. En 2018, la Commission du même nom a édicté des principes généraux pour l’espace global de la communication et de l’information. En 2019, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, l’Alliance pour le multilatéralisme lançait le Partenariat sur l’information et la démocratie, désormais signé par 43 États.

Le Sommet sur l’information et la démocratie, prévu en septembre 2021 en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, sera l’occasion d’élargir la coalition des États, d’approfondir le Partenariat et de travailler sur les recommandations formulées par son organe d’application, le Forum sur l’information et la démocratie, créé par onze organisations de la société civile. Ce dernier formule des propositions de doctrine, de principes et de règles pour la régulation de l’espace numérique. Dès novembre 2020, il remettait 250 recommandations précises « Pour mettre fin aux infodémies » et en juin 2021 il a publié son second rapport intitulé « New Deal pour le journalisme ».

L’initiative vise à initier un « multilatéralisme des démocraties », qui articule de manière originale le travail de la société civile et des États démocratiques, permettant à ceux-ci de jouer pleinement leur rôle sans en abuser. En germe, la construction et la sécurisation d’un espace informationnel ouvert, « l’espace informationnel démocratique », régi de manière commune par des institutions démocratiques conformément à des principes démocratiques. Un espace organisé en interne par des décisions démocratiques, et non par les entreprises privées animées par leurs intérêts propres.

La coalition du Partenariat sur l’information et la démocratie dispose du cadre et des outils nécessaires pour œuvrer de manière concertée à la construction de cet « espace informationnel démocratique ». Celui-ci pourra être protégé de la concurrence déloyale des dictatures par un « mécanisme de réciprocité sur la base des principes universels », proposé par Reporters sans frontières (RSF). Ainsi sera-t-il être mis fin à l’asymétrie entre espaces fermés et espaces ouverts. L’ouverture réciproque établie le sera aux conditions démocratiques.

Les États signataires pourront confier au Forum sur l’information et la démocratie la mission d’évaluer le fonctionnement et l’évolution de l’espace informationnel au regard des principes démocratiques, comme le GIEC le fait pour le changement climatique. Le chaos informationnel et le réchauffement climatique ont de nombreux points communs : plutôt que de s’attacher à traiter les symptômes chacun de son côté, un travail commun est nécessaire pour travailler sur les causes. La seule différence est que s’agissant de l’espace informationnel, les démocraties et les dictatures n’ont pas les mêmes intérêts, et il convient d’en tirer les conséquences avant qu’il ne soit trop tard.

Christophe Deloire, président du Forum sur l’information et la démocratie et secrétaire général de RSF

Christophe Deloire est Secrétaire général et Directeur exécutif de l’association Reporters sans frontières (RSF) depuis 2012. Entre 2008 et 2012, il a été le directeur de l’une des plus grandes écoles françaises de journalisme, le CFPJ. Avant cela, il a travaillé pour le magazine d’informations Le Point de 1998 à 2007, aux départements Société et Politique en tant que reporter d’investigation. Il a aussi travaillé auparavant pour les chaînes de télévision ARTE et TF1.