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Un nouveau consensus pour le monde post-Covid : Comment bouleverser notre contrat social obsolète et reconstruire plus équitablement

Lors du Forum de Paris sur la Paix, le 12 novembre dernier, le président français Emmanuel Macron et d’autres dirigeants mondiaux ont lancé une discussion internationale sur l’élaboration d’un nouveau consensus pour le monde post-Covid-19. Cette discussion se poursuit par un débat continu, avec des contributions de dirigeants et d’experts du monde entier. Découvrez la tribune de Asif Saleh, directeur général du BRAC.

 

Comment bouleverser notre contrat social obsolète et reconstruire plus équitablement

Nos réponses actuelles au Covid-19 en termes de politiques et de programmes risquent de reproduire les cycles d’inégalité existants au lieu de les bouleverser. Les taux de pauvreté sont revenus à leur niveau de la fin des années 90, effaçant deux décennies de progrès, et la croissance économique reste inégale et stagnante, en particulier dans les pays où la majorité de la population vit dans la pauvreté.

L’augmentation de la pauvreté alimentée par la pandémie a détourné notre attention de la crise actuelle et de sa cause profonde : des systèmes inéquitables et un contrat social de plus en plus obsolète qui empêchaient 700 millions de personnes de quitter l’extrême pauvreté avant la pandémie.

Pour briser ce cycle, nos plans de développement doivent être consacrés en priorité aux personnes en marge de la société. Les femmes, les travailleurs informels, les personnes en situation d’extrême pauvreté et d’autres groupes en situations vulnérables sont passés à travers les mailles de nos systèmes sociaux parcellaires et ont donc supporté l’essentiel des impacts négatifs du Covid-19. Dans le cadre de notre mission au BRAC, une ONG internationale fondée au Bangladesh qui lutte contre les inégalités mondiales, il est essentiel de travailler directement avec les communautés pour commencer à réparer ce qui est cassé et forger un contrat social qui fonctionne pour tout le monde.

La pandémie a révélé la nécessité d’investir directement dans les personnes vivant dans la pauvreté et les travailleurs communautaires dont elles dépendent, en particulier les travailleurs de la santé. Il y a cinq ans, le BRAC a développé un système de santé dans ce but au Bangladesh. Pendant la pandémie, ce système est devenu la base d’une réponse au Covid-19, qui comprenait le renforcement des systèmes de surveillance locaux, le déploiement d’un soutien aux services primaires pour la mère et l’enfant dans les centres de santé communautaires, et la promotion de la propriété communautaire par le biais de comités locaux formés pour diffuser des informations médicales. À ce jour, nous avons formé et mobilisé plus de 13 000 dirigeant.es communautaires et plus de 8 000 groupes communautaires pour sensibiliser au port du masque et renforcer les changements de comportement en matière d’hygiène dans leurs communautés. Nous avons également profité de l’occasion pour accroître l’utilisation et la confiance du public envers les plateformes de santé numériques – jusqu’alors sous-utilisées – en fournissant des services de télémédecine et psychosociaux primaires.

Bien que le Covid-19 soit une source de contraintes, il offre également l’opportunité de s’attaquer aux inégalités historiques de manière innovante. Au Bangladesh, l’accès à la justice a longtemps été entravé par un arriéré d’affaires en cours, mais les plateformes de justice en ligne ont toujours rencontré une certaine résistance. Pendant le confinement, plus de 400 centres d’aide juridique gérés par le BRAC n’ont pu fournir que des services par téléphone et en ligne. Pour autant, plus de 3,7 millions de dollars ont été récupérés par le biais de modes alternatifs de règlement des litiges (MARL) en ligne, principalement pour les femmes après un divorce. Les habitudes de transactions financières numériques ont également atteint un nouveau sommet grâce aux efforts communs du gouvernement et d’autres organisations. Entre août 2020 et mai 2021, le BRAC a transféré numériquement 17 millions de dollars à 700 000 ménages sous forme de soutien monétaire d’urgence et de remboursement rapide de l’épargne et a refinancé 600 millions de dollars de prêts pour plus d’un demi-million de personnes, principalement des petites entreprises, qui ont été particulièrement touchées.

Alors que les besoins d’urgence commencent à être satisfaits, nous devons nous attacher à mobiliser les talents des femmes et des filles grâce à l’éducation – l’outil le plus puissant dont nous disposons – pour stimuler la croissance économique et égaliser les chances. Nos recherches indiquent que les fermetures d’écoles augmentent la pression exercée sur les filles pour qu’elles se déscolarisent et se marient tôt, menaçant ainsi les progrès considérables réalisés en matière d’éducation des filles au Bangladesh. Pour tenter de remédier à ce problème, les écoles gérées par le BRAC utilisent la télévision, la radio et les téléphones portables pour permettre à 750 000 élèves d’étudier à domicile. Les groupes d’autonomisation des femmes, tels que les polli shomaj du BRAC (réseaux de femmes au niveau communautaire), effectuent un travail de proximité essentiel pour fournir des services et éviter que le potentiel des filles soit limité par la violence et le mariage forcé. Ces modèles sont conçus pour être mis en œuvre à plus grande échelle et s’adaptent parfaitement à d’autres contextes et crises. En priorité, les décideurs politiques doivent également assurer que des infrastructures telles qu’un accès abordable à Internet et une connexion à haut débit deviennent des droits fondamentaux – tout aussi essentiels que les infrastructures routières – afin de garantir un accès égal à la connectivité pour les jeunes générations des zones rurales et urbaines.

Nous devons adopter une vision à long terme pour nous occuper en premier des personnes les plus en retard. Nous savons que les approches intégrées qui renforcent la résilience des personnes issues des communautés les plus marginalisées, y compris les femmes, réussissent à briser les cycles d’inégalité à long terme. Les approches d’inclusion sociale et économique telles que Graduation, lancée par le BRAC, répondent de manière holistique aux besoins des femmes en situation d’extrême pauvreté et activent leur potentiel pour leur permettre de continuer de prospérer bien après la fin du programme. Pendant les périodes de confinement, Graduation a aidé plus de deux tiers des participantes aux Philippines à rester résilientes et à poursuivre leurs activités génératrices de revenus, tout en les sensibilisant aux messages de santé et en les mettant en relation avec les services de protection sociale du gouvernement. Les conséquences économiques des crises peuvent être atténuées si les femmes marginalisées, qui constituent la majorité des travailleurs informels et des personnes en situation d’extrême pauvreté, sont intégrées dans des systèmes de protection sociale complets qui favorisent la résilience.

Toute réponse doit placer les plus marginalisés au centre de ses dispositifs. En effet, si ces crises n’épargnent personne, leurs effets sont considérablement plus graves pour les personnes déjà en situation de vulnérabilité. À cause du changement climatique, la fréquence de ces crises augmentera dans les années à venir, et elles seront amenées à se chevaucher plus souvent. En 2020, le Bangladesh a connu la pandémie, la super tempête cyclonique Amphan dans le sud du pays, les inondations les plus longues depuis des décennies dans le nord du pays, et la crise des Rohingyas qui est toujours en cours. Nous avons besoin de systèmes efficaces pour identifier et classer rapidement les personnes qui ont le plus besoin de soutien. Nous devons aussi nous concentrer en priorité sur les solutions qui peuvent être développées pour proposer des formes de soutien plus durables et à plus grande échelle.

Les gouvernements sont les principaux agents d’un changement durable des systèmes à grande échelle, et il leur incombe de veiller à ce que les programmes et les politiques destinés à autonomiser leurs populations les plus marginalisées soient réellement inclusifs, complets et adaptables. En parallèle, les organisations multilatérales, les ONG, le secteur privé et les organisations philanthropiques ont tous un rôle de soutien essentiel à jouer pour renforcer leurs capacités et combler les lacunes en matière de ressources afin que personne ne soit laissé pour compte.

La pandémie est un défi pour les sociétés du monde entier : soit nous réussissons à transformer notre contrat social pour qu’il intègre en particulier les personnes les plus vulnérables, soit nous risquons de perdre des décennies de progrès à cause de crises de plus en plus intenses et fréquentes. L’expérience du développement ascendant d’organisations comme le BRAC peut nous aider à saisir cette occasion de parvenir à un consensus post-Covid plus équitable. Pour cela, nous devons concevoir des politiques en impliquant les populations qu’elles concernent directement. Il faut donc se concentrer sur 1) les solutions qui peuvent être développées à travers les systèmes existants afin d’atteindre plus de personnes et de leur offrir un soutien plus rapide et 2) les modèles qui s’appuient sur le potentiel inné qu’ont les personnes les plus marginalisées à améliorer leurs vies. Le moment est venu de construire un nouveau contrat social qui tiendra sa promesse : le progrès pour tous.

Asif Saleh, directeur général du BRAC