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Un nouveau consensus pour le monde post-Covid : Comment bien nourrir l’humanité

Lors du Forum de Paris sur la Paix, le 12 novembre dernier, le président français Emmanuel Macron et d’autres dirigeants mondiaux ont lancé une discussion internationale sur l’élaboration d’un nouveau consensus pour le monde post-Covid-19. Cette discussion se poursuit par un débat continu, avec des contributions de dirigeants et d’experts du monde entier. Découvrez la tribune du Gilbert Houngboancien Premier ministre de la République du Togo, et président du Fonds international pour le développement agricole.

Comment bien nourrir l’humanité

L’humanité dérive vers des eaux de plus en plus dangereuses. Les changements climatiques s’accélèrent, la biodiversité se rétrécit, la faim et la pauvreté extrême regagnent du terrain et l’écart entre les riches et les pauvres s’élargit. Ces tendances menacent non seulement la santé et les moyens de subsistance d’êtres humains, mais également la paix et la stabilité dans le monde. Pour les renverser, il faudra mettre sur pied des initiatives communes pour reconstruire et même moderniser les réseaux sur lesquels nous sommes tous dépendants — à commencer par le système alimentaire mondial.

Déjà avant la pandémie, les chaînes logistiques alimentaires se sont vues fragilisées par des événements météorologiques de plus en plus extrêmes et fréquents, comme des sécheresses et par une biodiversité qui s’étiole. Mais elles participaient également à ces perturbations, car nos modes de production et de distribution alimentaire contribuent pour plus de 30 % aux émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES). Même si l’accord 2015 de Paris sur les changements climatiques comporte des cibles de réduction de ces émissions, le monde n’est pas prêt de les atteindre.

De même, en 2015, les États membres des Nations unies ont adhéré aux objectifs de développement durable pour éliminer la faim, améliorer la nutrition et assurer la sécurité alimentaire (ODD 2) d’ici 2030. Pourtant la famine est en hausse depuis cinq ans — une tendance que la pandémie de la COVID-19 a considérablement accélérée. En 2019, environ 690 millions de personnes souffraient de la faim, en hausse de dix millions depuis 2018 et de 60 millions depuis l’adoption de l’ODD 2. Et au moins trois milliards de personnes n’ont pas les moyens de se nourrir correctement. Aujourd’hui, 41 millions de personnes sont au bord de la famine.

Les modes de subsistance en milieu rural ont également été mis à très rude épreuve. Les exploitations à petite échelle produisent la moitié des calories alimentaires dans le monde et sont essentielles à la sécurité alimentaire des ménages et des collectivités. Pourtant des millions de petits producteurs et ouvriers agricoles dans le monde en développement vivent dans des conditions de pauvreté.

La pandémie nous offre une occasion précieuse de repenser les systèmes alimentaires mondiaux de sorte qu’ils puissent nourrir la population mondiale — qui devrait atteindre 9,7 milliards en 2050 — et assurer aux petits exploitants agricoles un revenu convenable à partir de cette date. La pérennité et l’équité doivent servir de pierre d’assise de toute ébauche de tels systèmes et les populations rurales doivent être au centre des préoccupations.

Selon la Food and Land Use Coalition, fondée en 2017 par des ONG et des organisations de défense, le monde pourrait accomplir des progrès considérables en à peine une décennie. Un programme de réformes concertées pour transformer les systèmes alimentaires pourrait réduire de 30 % les émissions nécessaires pour atteindre les cibles de l’accord de Paris sur les changements climatiques, tout en éliminant en grande partie la malnutrition, accélérant aussi la croissance des revenus de la population rurale du quintile inférieur et en renforçant considérablement la sécurité alimentaire (entre autres objectifs).

Évidemment, tout cela coûterait de l’argent l. selon les estimations, de 300 à 350 milliards par an jusqu’en 2030. Par contre, ce serait assurément de l’argent bien dépensé : un investissement inférieur à 0,5 % du PIB mondial pourrait générer un rendement social d’environ 5 700 milliards de dollars annuellement.

Les estimations par Ceres2030, un projet de recherche internationale œuvrant à faire progresser l’atteinte des ODD 2, brossent un tableau analogue. Elles montrent que pour que la faim disparaisse, que les revenus des cultivateurs indépendants doublent et que les émissions GES du secteur agraire se conforment aux limites de l’accord de Paris sur les changements climatiques, il est essentiel que les États donateurs doublent le montant qu’ils procurent actuellement pour la sécurité alimentaire et la nutrition — un montant additionnel de 14 milliards de dollars par an, en moyenne — jusqu’en 2030. Les pays à revenu faible et moyen devraient aussi investir un montant supplémentaire de 19 milliards de dollars par an, à partir de leurs propres budgets.

Pour maximiser les retombées de ces fonds, ils devraient être distribués directement aux populations rurales. Et ils doivent être appuyés par des efforts donnant les moyens aux ruraux moins nantis de saisir des occasions économiques non seulement dans la production alimentaire, mais aussi dans les chaînes de valeur alimentaires, comme dans la transformation, le conditionnement, la commercialisation et les services à l’économie rurale.

Outre l’aide officielle, les banques de développement publiques doivent mieux coordonner leur financement — qui représente 10 % de l’ensemble de l’investissement mondial — à l’accord de Paris sur les changements climatiques et les ODD. Et le secteur privé, pour sa part, doit investir davantage dans les systèmes alimentaires pérennes et équitables. Des partenariats fructueux entre les exploitations à petite échelle et l’agro-industrie seront essentiels.

De nouvelles solutions financières devraient également être conçues, avec pour objectif d’orienter les investissements vers les régions rurales. L’explosion de la demande de véhicules d’investissements à impact social prouve que de telles solutions peuvent vraiment changer les choses.

En même temps, les intervenants ruraux ont besoin d’un accès beaucoup plus facile aux services financiers ciblés, de sorte qu’ils puissent épargner, investir et prendre les moyens d’améliorer leurs propres moyens de subsistance. Ceci nécessite une initiative majeure des institutions financières : à ce stade, seulement 60 % des ruraux ont accès à un compte bancaire, mais ceci ne se traduit pas nécessairement par un recours à l’épargne ou à des services de crédit.

L’aspect positif est que le monde devient de plus en plus conscient de l’importance d’investir dans des projets pérennes. Les États ont déjà commencé à rendre plus écologiques leurs dépenses publiques et les sociétés ajustent progressivement leurs modèles d’exploitation — notamment leurs choix d’approvisionnement — pour se conformer aux impératifs de la pérennité. Nous devons maintenant exploiter ces tendances pour investir davantage dans la création de systèmes agricoles basés sur les connaissances, adaptés aux changements climatiques, diversifiés et équitables dans les pays en développement.

Le prochain Sommet sur les systèmes alimentaires, convoqué par le secrétaire général de l’ONU António Guterres, constitue une occasion privilégiée de donner un élan à ce processus. Pour la toute première fois, les États, les cultivateurs, les entreprises et les sociétés civiles du monde entier se réunissent pour débattre de stratégies pour faire progresser nos modes de culture, de transformation, et de consommation des aliments. Au sommet, ces discussions devraient aboutir en engagements concrets par tous les intervenants concernés à chaque étape du processus, de la ferme à la fourchette.

Nous pouvons créer des systèmes alimentaires qui nourrissent une population planétaire de 9,7 milliards. Nous pouvons créer ces systèmes pour qu’ils profitent à ceux qui les emploient, du petit cultivateur à l’employé de grande surface. Et il est aussi possible de créer des systèmes qui sont viables sur le plan environnemental. Au plus tôt nous relèverons ce défi, plus vite l’humanité pourra commencer à se diriger vers un cap moins périlleux.

par Gilbert Houngbo, ancien Premier ministre de la République du Togo, et président du Fonds international pour le développement agricole