Toujours inégales : Comment faire du Forum Génération Égalité (mai-juillet 2020) un moment transformateur

L’année dernière, la France et le Mexique sont convenus d’accueillir le Forum Génération Égalité en 2020. Ce Forum, convoqué par ONU Femmes et organisé en partenariat étroit avec la société civile, vise à célébrer le 25ème anniversaire de l’adoption du Programme d’action de Beijing et à donner un nouvel élan aux initiatives en faveur des droits des femmes issues de celle-ci. Cette session a fait le point sur la situation actuelle, permis de partager des exemples de bonnes pratiques qui peuvent être reproduites ou transposées à plus grande échelle et été l’occasion de proposer d’autres engagements, en préparation de cette étape importante pour les droits des femmes au niveau mondial.

Date : 12 novembre 2019

Paris, France – Grande Halle de La Villette, Auditorium

Regarder ce débat dans son intégralité

Intervenants

  • Modératrice: Annette Young, Présentatrice, The 51 Percent, France 24
  • Marlène Schiappa, Secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, France
  • Martha Delgado, Secrétaire d’État aux Affaires multilatérales, Ministère des Affaires étrangères, Mexique
  • Mildred Nzau, Jeune Experte, AU-EU Youth Cooperation
  • Anita Bhatia, Directrice exécutive adjointe, ONU Femmes
  • Alexandra Palt, Directrice générale, Responsabilité sociétale et environnementale, Groupe L’Oréal ; Directrice générale, Fondation L’Oréal

Points clés de la discussion

  • La session a débuté avec le rappel par la modératrice des paroles prononcées par Hillary Clinton en 1995 lors de la quatrième Conférence mondiale sur les Femmes de l’ONU à Pékin : « Les droits de l’Homme sont les droits de la femme et les droits de la femme sont les droits de l’Homme ». Elle a ensuite demandé à chaque intervenante de faire un état des lieux de la situation depuis cette date-clé.
  • Marlène Schiappa a déclaré que nous étions dans une période de transition féministe et qu’ « au moment de Pékin, on en était au constat et prémices. Aujourd’hui les objectifs me semblent partagés partout dans le monde, mais nous avons encore un énorme travail pour passer du droit formel au réel. L’inégalité de destin est mondiale : quel que soit le pays du monde, lorsque l’on naît femme, on n’a pas les mêmes opportunités dans la vie qu’un homme. » La situation est encore pire dans les pays en développement ou en guerre, mais les pays développés n’ont pas non plus de bons résultats en termes d’égalité et de violence genrée. La ministre a rappelé que les pays du G7 ainsi que le Chili, l’Australie, l’Inde, le Sénégal et le Rwanda s’étaient engagés en 2019 à Biarritz à faire une nouvelle loi sur l’égalité femme-homme sur la base du travail réalisé par le Conseil consultatif du G7 sur ce sujet. et que la France avait développé une diplomatie féministe très active de par le monde. Elle a précisé que le président français avait déclaré l’égalité femme-homme comme grande cause de son quinquennat. La France est ainsi le premier pays a avoir soutenu le Fond Mukwege et contribue également financièrement à l’Initiative pour favoriser l’accès des femmes au financement en Afrique (AFAWA). Mme Schiappa a exprimé son optimisme sur le fait que le Forum Génération Egalité organisé sous l’égide d’ONU femmes avec un premier volet à Mexico en avril 2020, puis un second à Paris en juillet, permettra de construire une nouvelle génération engagée pour laquelle l’égalité sera la nouvelle norme. Enfin, elle a souligné que dans les conférences, l’audience est généralement acquise à cette cause et que le vrai combat est donc d’engager les personnes en-dehors, les groupes anti-féministes qui font du pushback sur les droits des femmes et dont l’opinion est hélas souvent dominante. « La réussite sera quand toute la société sera entière engagée sur ces problèmes. »
  • Marta Delgado a cité des chiffres alarmants pour illustrer la lenteur du processus de changement : à la vitesse d’évolution actuelle, on estime que la parité femme-homme ne pourrait être atteinte que dans 1408 ans et l’égalité de salaire que dans 200 ans dans le monde. Le Forum sera donc une grande opportunité pour accélérer les choses, démarrer des discussions pour faire progresser les mesures et les consciences en faveur de l’égalité femme-homme, pas seulement avec les gouvernements, mais aussi la société civile, les média, le secteur privé, le monde de l’éducation. La ministre a précisé que le Mexique avait toujours défendu les femmes sur la scène internationale, mais avait toujours du mal à mettre en œuvre les grands principes énoncés dans les enceintes multilatérales au niveau local face aux réalités de terrain. Bien qu’il y ait davantage de femmes aujourd’hui au Congrès mexicain, dans le cabinet du président ou dans d’autres rôles de pouvoir, il existe toujours dans le pays une violence genrée chronique et qui reste souvent impunie à cause de déficiences dans l’application de la loi et du système judiciaire. « Nous avons besoin d’un changement culturel pour que les hommes respectent les femmes et que le droit soit effectivement appliqué. » Mme Delgado a souligné que le Forum ne serait pas que le reflet des problématiques des femmes occidentales mais engagerait également toutes les communautés du Sud global ainsi que les minorités au travers de nombreux médias : la conversation sera donc encore plus inclusive que 25 ans auparavant. C’est le moment de « renforcer la gouvernance internationale et de parler des droits légitimes et effectifs des femmes. »
  • Anita Bhatia a reconnu qu’il y avait eu des progrès depuis Pékin et la volonté de certains pays de progresser, mais que ceux- ci étaient loin de suffire. Tous les indicateurs montrent clairement que l’égalité femme-homme est encore bien loin : 12 millions de filles sont encore données en mariage avant leur majorité, 130 millions de filles ne sont toujours pas scolarisées, moins de 25% de parlementaires sont des femmes et celles-ci ne représentent que 6% des chefs d’Etat et de gouvernement dans le monde. D’après elle, les récents mouvements comme #Metoo ou Time’s up ont créé une fausse impression que les choses changeaient. Même si c’est bien le cas dans certains pays, dans beaucoup d’autres, des droits des femmes que l’on croyait acquis sont désormais réprimés. « Les suprémacistes blancs et les djihadistes ont une chose en commun : la haine des femmes ». Elle a constaté amèrement que « nous devons courir simplement pour préserver ce que nous avons, particulièrement en ce qui concerne les droits sexuels et reproductifs. ». « Les mouvements sociaux que l’on voit se multiplier dans le monde exigent des sociétés plus justes, équitables et inclusives, ce que l’on n’obtiendra pas en laissant 50% de la population de côté. ». « Nous avons besoin que tous les acteurs catalysent ce mouvement, et que chacun participe. » « Nous voulons célébrer Pékin, mais nous voulons aussi créer des aspirations à un changement rapide. » Elle a ajouté que la plateforme du Forum serait utilisée pour créer des coalitions d’action de pays sur des thèmes particuliers pour relever les niveaux d’ambition et former un plan d’action pour l’égalité femme-homme au niveau mondial. Ces coalitions devront être bien définies, inclusives et appuyées par des engagements financiers. Leurs objectifs devront également être précis, avoir un horizon temporel et être inspirants. Toutes les actions entreprises pour y parvenir seront communiquées et contrôlées.
  • Alexandra Palt a présenté la perspective du secteur privé sur le sujet. Bien que de nombreux progrès aient été faits, notamment dans les grandes entreprises dont les moindres faits et gestes sont très regardés, beaucoup d’inégalités demeurent dans les produits et services du quotidien, dû au fait que beaucoup d’entre eux sont conçus par des hommes et donc avec un biais. Ainsi, 11% seulement des personnes travaillant dans l’intelligence artificielle sont des femmes, ce qui crée des sociétés non-inclusives. C’est pourquoi, a-t-elle ajouté, la Fondation L’Oréal s’engage pour faire croître la part des femmes dans la recherche scientifique et technologique. Elle a également souligné le fait qu’il n’y a pas d’études ou de données à l’heure actuelle permettant de mesurer l’impact du changement climatique sur les femmes, alors que ces dernières sont particulièrement impactées et qu’il s’agit d’un champ de recherche qui devrait être exploré. Nous sommes dans une phase de transition unique et pour relever les défis, il faut de la recherche. Or, les recherches scientifiques actuelles souffrent de biais genrés puisque seuls 25% des chercheurs sont des femmes. Pour que les prises de décisions politiques, scientifiques ou économiques soient éclairées, il faut plus de femmes dans les carrières scientifiques. Mme Palt a déclaré que la culture d’une entreprise pouvait changer dès que la composition du top management incluait 30% de femmes. « Le manque de femmes n’est souvent pas dû au manque de compétences, mais au fait que l’on ne prend pas en considération les femmes ayant des compétences. » et c’est pourquoi elle a soutenu les actions volontaristes et positives pour les inclure, telles que les quotas, car le changement n’est malheureusement pas apparu de lui-même les 50-60 dernières années. Il faut de la volonté politique pour changer les mentalités, et cette mentalité viendra également de la société civile. « La société civile se porte mieux lorsque les droits des femmes sont mieux défendus. » Elle a conclu par ces mots : «  Nous n’avons pas été assez claires pour tout le monde sur le fait qu’une société qui fonctionne est une société qui est inclusive et dans laquelle les femmes ont de meilleurs droits. »
  • La jeune militante Mildred Nzau a salué le travail réalisé par les femmes s’étant battues pour le Programme d’Action de Pékin et a dit qu’il y avait de nombreuses façons dont les jeunes femmes pouvaient contribuer pour prendre la suite. Le mouvement #HeForShe a eu un impact important et a rendu certaines structures plus réceptives aux problématiques de genre. Mais des transformations plus positives dans la culture doivent être opérées et de nouveaux enjeux doivent être adressés en 2020 tels que le harcèlement et l’intimidation en ligne ou les féminicides. La jeune experte a établi des liens entre la révolution dans le numérique et les questions de genre et a imaginé des façons de transmettre les messages qui seront passés à Mexico en Afrique. Pour que le grand programme de l’égalité des sexes soit diffusé au niveau local, elle a souligné l’importance d’avoir des modèles montrant l’exemple dans la société, de la jeunesse et des médias car ils « créent de nouvelles références et brisent les stéréotypes » pour tout le monde. Elle a également insisté sur le fait que les solutions devraient aussi venir du terrain et que les jeunes générations devraient avoir l’opportunité de co-créer, influencer et prendre part aux discussions car elles ont la capacité de penser différemment. Les dirigeants ne devraient pas s’en tenir qu’aux paroles et agir en finançant des programmes qui font monter les femmes en responsabilité. « Avoir un système dans lequel de jeunes femmes seront écoutées fera toute la différence » d’après elle.

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