Résister aux éléments : construire une infrastructure résistante aux catastrophes à l’ère du changement climatique

La moitié de l’infrastructure mondiale qui existera en 2050 n’est pas encore construite. Cette situation offre à la fois des défis uniques et des possibilités inédites. Ainsi, pendant son long cycle de vie, toute cette infrastructure sera exposée à une série de catastrophes, y compris des phénomènes climatiques et météorologiques extrêmes plus fréquents, graves et imprévisibles. Néanmoins, compte tenu de l’ampleur de l’investissement, nous avons l’occasion, si nous faisons les choses correctement, d’assurer la résilience de cette infrastructure à long terme. L’Inde, en collaboration avec les pays partenaires et le Bureau des Nations Unies pour la réduction des risques de catastrophe (UN Office for Disaster Risk Reduction), a lancé une Coalition pour une infrastructure résiliente aux catastrophes (Coalition for Disaster Resilient Infrastructure – CDRI). Le Forum de Paris sur la Paix a servi de plateforme pour faire progresser le dialogue dans le cadre de la CDRI et ouvrir le dialogue avec plusieurs parties prenantes en vue d’identifier les domaines spécifiques dans lesquels la coopération internationale et les échanges mutuels peuvent promouvoir une infrastructure résistante aux catastrophes climatiques. Le message était clair : investissons dans la résilience !

Date : 12 novembre 2019

Paris, France – Grande Halle de La Villette, Auditorium

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Intervenants

  • Modérateur: Onno Rühl, Directeur Général, Aga Khan Agency for Habitat (AKAH)
  • Azali Assoumani, Président de l’Union des Comores
  • Antoine Denoix, Directeur Général, AXA Climate
  • Koen Doens, Directeur Général, Direction Générale de la Coopération Internationale et du Développement (DEVCO), Commission Européenne
  • Kamal Kishore, Membre, National Disaster Management Authority (NDMA), Inde
  • Laurence Tubiana, Directrice Générale, European Climate Foundation

Points clés de la discussion

Pendant des années, nous avons entendu parler des émissions de carbone dans les discussions et négociations internationales telles que la COP, mais pas tellement de l’adaptation. Les échanges étaient axés sur le financement, la solidarité entre le Nord et le Sud, mais pas sur les impacts, car ils étaient considérés comme quelque chose de lointain. « Nous n’avons pas tenu nos promesses de mitigation des effets du changement climatique. Nous constatons maintenant les conséquences de cette inaction. », a observé Laurence Tubiana. Au moins un milliard de personnes souffrent déjà de problèmes liés au climat aujourd’hui. Tandis que des efforts sont faits au niveau international pour limiter les effets du changement climatique, que pouvons-nous faire en attendant pour aider les populations à vivre mieux alors même qu’une épée de Damoclès est suspendue au-dessus de leur tête ?

Le président Assoumani a partagé l’exemple des Comores où les catastrophes naturelles engendrées par le changement climatique se sont multipliées ces dernières années et ont entraîné des destructions massives. Pour toutes les villes du pays étant situées à moins de 20 km des côtes, les risques de submersion, d’inondation et de cyclone sont élevés. Le gouvernement a fait de la prévention des risques et l’éducation des priorités. Le président a déclaré que « le concept de résilience devrait être pris en compte dans la conception et la construction des infrastructures afin de leur donner la flexibilité nécessaire pour s’adapter et être mieux préparés aux crises climatiques. » Compte tenu de l’ampleur de la tâche et des investissements nécessaires, il a conclu qu’une action internationale et coordonnée était nécessaire et a donc salué l’initiative indienne qui va dans ce sens.

Kamal Kishore a approfondi cette analyse et a déclaré qu’il fallait « faire plus que sauver des vies, et sauver aussi les moyens de subsistance », car les infrastructures sont étroitement liées aux personnes. Si les risques de décès dans les zones exposées aux cyclones sont aujourd’hui plus faibles qu’auparavant en Inde, la probabilité pour la population de perdre ses moyens de subsistance est en revanche beaucoup plus élevée en raison des conséquences engendrées par les cataclysmes. Mme Tubiana a ajouté que les perturbations provoquées par le changement climatique constituaient un « risque civilisationnel » qui s’étendait aux écosystèmes, aux économies et au tissu social même des sociétés. « On ne parle que des coûts des actions climatiques, et cela me rend furieuse. Nous ne devons remettre notre réponse à plus tard car l’impact se fait déjà sentir. Nous perdons déjà des points de PIB. Les données sont importantes pour mettre en évidence tout ce que nous perdons dès maintenant à cause de cette crise. A cause de l’inaction, les coûts sociaux, financiers et humains augmentent. » « Dans un système mondial interconnecté, personne dans le monde ne devrait se croire en sécurité, c’est une illusion, tout le monde vit en aval », a déclaré M. Kishore, et « aucun endroit ne peut être laissé de côté ».

Sachant que 50 % des infrastructures mondiales qui existeront en 2050 restent à construire, c’est l’occasion pour les pays de les concevoir avec un nouveau profil de risque à l’esprit. M. Kishore a donné des précisions sur la Coalition for Disaster Resilient Infrastructure (CDRI) récemment lancée par l’Inde en collaboration avec des pays partenaires et le Bureau des Nations unies pour la prévention des catastrophes. Il a expliqué que la CDRI complètera les efforts entrepris en termes d’atténuation des effets du changement climatique et fera avancer le programme d’adaptation des infrastructures par le partage de connaissances et le développement des capacités. Elle rassemblera divers acteurs des secteurs public et privé et du monde universitaire. Il a fait valoir que dans les pays en développement, les discussions sur le financement doivent aller au-delà du simple financement des risques et orienter toutes les infrastructures vers la résilience. Il a souligné quatre points sur lesquels la CDRI se penche :

  1. Un nouveau paradigme dans la manière d’examiner les risques, c’est-à-dire non seulement les risques au niveau des actifs, mais aussi les risques systémiques, et pas uniquement les risques envers les infrastructures, mais aussi les risques venant des infrastructures
  2. La mise à jour de la réglementation des normes, notamment celles concernant les professions liées aux infrastructures
  3. Le rôle du financement
  4. La nécessité de reconstruire mieux et plus rapidement après une catastrophe dans le secteur des infrastructures et des mécanismes mieux anticipés au niveau des gouvernements locaux.

Les intervenants ont souligné l’importance des données pour le succès d’une telle entreprise. Si de nombreux acteurs reconnaissent aujourd’hui qu’ils doivent disposer de plans d’adaptation, l’incertitude demeure quant aux infrastructures à construire pour tenir compte de l’évolution du climat. « Comment les entreprises, les villes, les gens peuvent-ils se préparer pour l’avenir quand toutes les données utilisées jusqu’à ce jour ne sont plus pertinentes ? », a demandé Mme Tubiana. « Nous avons besoin de plus de compréhension et de recherche pour savoir comment cette incertitude peut être déployée et comment y répondre. Nous devons intégrer ceci dès maintenant. » Le PDG d’Axa Climate, M. Denoix, a donné un exemple de la manière dont le secteur privé peut utiliser son activité pour le bien public et la prévention. Il a expliqué que les données recueillies par la compagnie d’assurance pour évaluer des risques (risques d’inondation, de tremblement de terre…) étaient désormais considérées comme des informations publiques et mises à la disposition des clients pour la prévention des risques.

Le directeur général de DEVCO, Koen Doens, a expliqué comment la Commission européenne tient compte de ces nouveaux défis et risques lorsqu’elle investit avec des partenaires. Il a rappelé que l’Accord de Paris était la référence pour l’action extérieure de l’UE et que le « Pacte vert » proposé par la nouvelle présidente de la Commission Européenne, Ursula von der Leyen, signifiera que l’adaptation au changement climatique et l’atténuation de ses effets seront au cœur des partenariats avec les autres pays au sein de l’UE et au-delà. Ainsi, lorsque la Direction préparera un nouveau cycle budgétaire, l’un des critères de référence sera le changement climatique pris sous les angles d’adaptation et de mitigation. « Ce n’est plus une question, mais un acquis. », a-t-il affirmé. Il a mis en évidence quatre grands volets de l’action de l’UE :

  1. Définir des politiques fondées sur des données probantes et créer un centre de connaissances sur la résistance aux catastrophes, un centre de recherche commun pour partager les leçons et les expériences sur la préparation aux risques avec les contributions de divers acteurs tels que les membres de la Convention des Maires pour le Climat et l’Energie.
  2. Travailler avec des partenaires comme les Nations Unies pour créer des profils de risque par pays et élaborer des stratégies de réponse adaptées à chaque pays
  3. Investir dans des infrastructures résilientes comprenant les routes, l’électricité, les écoles, l’assainissement de l’eau… Le Japon a ainsi été cité en exemple pour son approche globale en matière d’infrastructures antisismiques.
  4. Impliquer le secteur privé pour aider les populations touchées et vulnérables qui ne sont généralement pas dans leur champ d’action.

Mme Tubiana a souligné que ce changement d’orientation était une révolution. « Avant, nous nous battions pour des choses qui sont maintenant intégrées et au cœur des politiques. », a-t-elle observé avec soulagement.

En ce qui concerne les aspects financiers, Mme Tubiana a constaté une « dissonance cognitive ». « Les gens pensent toujours qu’il est plus sûr d’investir dans des activités du 19e  ou 20e siècle avec des combustibles fossiles plutôt que dans des activités d’adaptation pour l’avenir », a-t-elle déploré. « Il y a une déconnexion entre le discours, les risques encourus et la destination des investissements. Un basculement intellectuel est nécessaire.» De nombreux investisseurs se couvrent contre les risques et l’adaptation est perçue comme un coût, de la même manière que l’atténuation des effets du changement climatique était considérée comme un coût auparavant. Les gouvernements reconnaissent les problèmes, mais disent qu’ils doivent d’abord s’attaquer à d’autres problèmes plus urgents. Heureusement, les choses évoluent lentement et les gestionnaires d’actifs y voient peu à peu une bonne opportunité d’investissement pour l’avenir. Dans de nombreux cas, les projets d’atténuation et d’adaptation sont les mêmes, ils incluent donc les deux problèmes. M. Doens s’est également montré optimiste et a ajouté que le rôle de l’UE était de concevoir un cadre politique pour pousser les investissements dans la bonne direction. « Nous ne faisons plus de l’atténuation des effets du changement climatique uniquement pour sauver la planète, mais aussi parce que c’est là que se trouve le marché. Les banques d’investissement y recherchent des opportunités. » , a-t-il déclaré. Il a précisé que « si l’on veut encourager l’investissement dans ce domaine, il faut des critères établis et reconnus au niveau international pour déterminer ce qu’est ou n’est pas le financement vert. » C’est pourquoi l’UE, avec d’autres partenaires comme la Chine, travaille actuellement à une taxonomie pour le financement vert.

M. Denoix a illustré le rôle que peut jouer le secteur privé et la manière dont un assureur peut faire face à ces nouveaux risques. Selon lui, le secteur de l’assurance n’a pris en compte que récemment les effets désastreux du changement climatique et s’est rendu compte que son offre n’était plus adaptée. Il a déclaré que les assureurs n’ont pas réussi pendant des années à réduire le « protection gap » (écart entre les dommages économiques totaux et la charge pour les assureurs et leurs réassureurs), qui risque aujourd’hui de s’élargir encore plus à mesure que les risques climatiques deviennent plus complexes et imprévisibles. En conséquence, ils ont développé de nouveaux moyens de soutenir la population et les infrastructures, tels les produits d’assurance paramétrique. L’assurance paramétrique permet aux entreprises de fournir une assurance de manière plus efficace avec des paiements plus rapides. Avec une telle couverture, le paiement d’une somme convenue à l’avance pour un sinistre est effectué automatiquement lors de la survenance d’un événement déclencheur, qui doit avoir été prédéfini en fonction de paramètres ou de mesures spécifiques liés à l’exposition particulière de l’assuré à des conditions météorologiques. Ce paiement rapide, effectué avant même que les dommages réels n’aient été évalués, fournit des liquidités financières indispensables aux actions de reconstruction d’un pays. L’assurance paramétrique est également utilisée pour protéger le portefeuille de crédit des banques et leur permet ainsi de prêter de l’argent à des projets liés aux énergies renouvelables et sensibles aux intempéries qui, sans cela, n’auraient pas été financés en raison de leur volatilité. Enfin, il a insisté sur la responsabilité croissante d’Axa en tant qu’investisseur. Le lancement récent d’un Fonds d’investissements à impact (AXA Impact Fund) témoigne du fait que la société souhaite investir dans des projets qui ne sont pas uniquement basés sur des indicateurs de performance clés financiers, mais aussi sur des projets plus significatifs et durables tels que la capacité à s’adapter au changement climatique, à sauvegarder les infrastructures ou à sauver des vies humaines.

Ressources

Explorez la contribution de President Assoumani Azali  au Globe de la Paix au Forum de Paris sur la Paix 2019.

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