Désintoxication : comment améliorer le bilan de la lutte contre les drogues

Les rapports de l’ONU, la littérature scientifique et des éléments factuels venus du monde entier indiquent que la « guerre contre les drogues » n’a pas atteint ses objectifs d’élimination ou de réduction de la production, consommation et du trafic de drogues. En outre, elle a même eu des conséquences négatives majeures, le plus souvent involontaires, sur les secteurs économiques, social et culturel. Parmi celles-ci, des incarcérations massives, un marché des drogues florissant, la propagation des maladies infectieuses, le manque d’accès aux analgésiques et des violations flagrantes des droits de l’homme. Cette session aborde les principaux domaines de coopération entre parties prenantes qui pourraient conduire à l’élaboration d’une réponse plus efficace, humaine et économiquement performante à ce fléau.

Date : 12 novembre 2019

Grande Halle de La Villette, Agora 1

Regardez ce débat dans son intégralité

Intervenants

  • Modérateur : Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, Professeur d’histoire internationale, Institut de hautes études internationales et du développement, Genève
  • Gunilla Carlsson, Directrice exécutive adjointe, ONUSIDA
  • Martha Delgado, Secrétaire d’État aux affaires multilatérales, Mexique
  • Ruth Dreifuss, Ancienne présidente, Confédération Suisse, et Présidente, Global Commission on Drug Policy
  • Svante Myrick, Maire, Ville d’Ithaca, NY, États-Unis
  • Alexander Soros, Président adjoint du conseil d’administration mondial, Open Society Foundations

Points clés de la discussion

  • Les intervenants se sont accordés sur le fait que la « guerre contre la drogue » initiée par Nixon et Reagan dans les années 70 a eu des effets contre-productifs dans le monde entier et s’est transformée en une guerre contre les populations les plus vulnérables, avec la diabolisation des consommateurs de drogue.
  • Les lois internationales et nationales ont mis l’accent sur la criminalisation et la répression, ce qui a eu pour conséquence d’aggraver la surpopulation des prisons. « Un prisonnier sur cinq dans le monde est en prison pour un problème lié à la drogue », a déclaré Mme Carlsson au public. Le maire Myrick a déclaré que « les partisans de la guerre contre la drogue devraient avoir à se défendre et à expliquer pourquoi, aux États-Unis, nous dépensons des billions de dollars pour enfermer plus de personne que dans tout autre pays au monde et pourtant le taux d’overdose ne fait qu’augmenter ». Mme Dreifuss a précisé qu’il « doit y avoir de la répression, mais vous devez savoir qui punir. Le crime organisé devrait être puni et certainement pas les pauvres qui ont recours à la drogue par pauvreté et désespoir ».
  • Punir sans mettre en œuvre une politique globale couvrant la santé et les droits de l’homme ne peut qu’aggraver la situation et marginaliser encore plus les communautés touchées.
  • Mme Carlsson a souligné le fait que la propagation du VIH a diminué à travers le monde, mais a augmenté au sein des populations qui consomment de la drogue. De plus, les jeunes et les femmes représentent des cibles encore plus vulnérables. L’infection par le VIH est plus susceptible d’augmenter pour les personnes qui sont mises au ban de la société. Elle estime qu’il « serait utile de donner de l’espace aux consommateurs de drogues et de les considérer sous l’angle de la santé et des droits de l’homme, plutôt que seulement sous l’angle sécuritaire ». Les intervenants ont souligné que même les sociétés ouvertes peuvent avoir un esprit fermé lorsqu’il s’agit de drogues, ce qui peut créer plus d’obstacles pour un consommateur de drogues quand il s’agit d’avoir accès aux soins de prévention et de réhabilitation. Les politiques strictement répressives ne fonctionnent pas mais ne sont malheureusement pas suffisamment remises en question ou contestées.
  • La peur des drogues est telle que dans certains cas, les mesures de contrôle des drogues utiles sont trop strictes et empêchent les personnes souffrantes d’avoir accès aux substances qui pourrait soulager leur douleur, comme c’est le cas avec la morphine dans un certain nombre de pays du Sud.
  • Cela met en évidence la complexité des problèmes liés aux drogues dans la mesure où ils sont liés à de multiples injustices sociales (fondées sur la pauvreté, la race, le sexe). Ces stigmates sociaux sont profondément enracinés dans la législation et les préjugés culturels. Les intervenants ont tous déclaré qu’il est important de donner aux personnes marginalisées la possibilité de s’exprimer et de changer les récits associés à l’abus de drogues, ce que l’ONUSIDA tente de faire dans le cadre de certaines de ses initiatives. « Une société doit réévaluer ses stéréotypes et les changer de manière à ce qu’ils soient plus appropriés et plus efficaces en matière de politiques publiques », a conseillé M. Soros.
  • Comme l’a rappelé Mme Dreifuss, « les organisations criminelles respectent au moins une loi : la loi de l’offre et de la demande. » « Réduire les possibilités pour ces criminels de gagner de l’argent et réduire la demande illégale en ayant des canaux légaux de distribution de la drogue les mettra hors d’état de nuire », a suggéré M. Soros. Sachant que les drogues ne seront jamais totalement éliminées, il faudrait au moins qu’elles ne servent pas les intérêts des mauvaises personnes. C’est pourquoi Mme Dreifuss a invité les États à « reprendre le contrôle et à réglementer les marchés de la drogue de manière responsable ».
  • Le concept de réduction des risques a donc été au centre de ce débat : les intervenants ont fait valoir que si nous ne pouvons pas empêcher les gens de faire quelque chose de dangereux, comment pouvons-nous le rendre moins nocif pour eux-mêmes et pour les personnes qui les entourent ? Au lieu d’essayer d’éviter ce problème de manière illusoire, les gouvernements devraient créer des lieux sûrs et de meilleures conditions pour les consommateurs de drogues sans les humilier. Lorsqu’elles sont mises en œuvre, de telles initiatives ont démontré une réduction des décès, une baisse des overdoses et une diminution de la transmission du SIDA.
  • La ministre Delgado a souligné le lien entre le trafic de drogue et d’autres types de trafics humains. La question de la drogue ne doit donc pas être traitée de façon isolée. Mme Dreifuss a recommandé de fusionner les efforts pour lutter contre ces différentes activités illégales tout en s’attaquant aux fléaux connexes tels que la corruption ou le blanchiment d’argent. Une meilleure coordination est nécessaire pour arrêter ceux qui prospèrent illégalement grâce à la misère et des structures faibles.
  • Tous les intervenants ont recommandé d’approcher les problèmes liés à la drogue de façon globale. La ministre Delgado a mentionné les politiques mexicaines de lutte contre la drogue récemment lancée, qui attaquent le problème en profondeur en couvrant les droits de l’homme, l’égalité des sexes, la justice sociale et la planification territoriale afin d’améliorer le développement des communautés. Elle a souligné que les problèmes socio-économiques locaux doivent être pris en compte, que la conversation doit inclure les communautés impliquées dans le marché de la drogue pour des raisons de survie et prendre en compte les facteurs culturels pour comprendre et guérir le tissu social de ces groupes. Un accent particulier doit être mis sur l’éducation des familles et des jeunes. Enfin, pour lutter contre le trafic de drogue, elle a insisté sur la nécessité de mettre en œuvre des efforts coordonnés et régionaux avec tous les pays voisins où la drogue est produite, transite ou est utilisée.
  • Cette nouvelle approche commune doit associer les consommateurs de drogue, la police, les professionnels de la santé, les familles et toutes les parties prenantes dans les domaines de la prévention, des droits de l’homme, de la santé et de la sécurité publique. La recherche devrait également être intensifiée pour développer des alternatives plus saines aux substances qui créent une dépendance, telles que les analgésiques. Plus important encore, les autorités doivent rétablir la confiance avec les personnes qui ont été victimes de discrimination et criminalisées pendant des années et les traiter de manière plus humaine. Mme Dreifuss a fait part de ses espoirs de voir un monde dans lequel les hommes politiques seraient responsables du bien-être d’une société par le biais d’actions de sensibilisation et d’éducation, sans intervenir dans la vie privée des gens, mais en leur fournissant les outils nécessaires pour prendre des décisions personnelles en connaissance de cause. Toutefois, M. Soros a ajouté qu’il « n’existe pas de remède universel à ce problème, nous devons tenir compte de la spécificité de chaque pays ».
  • Le rôle des villes a été souligné. Comme l’a simplement dit le maire d’Ithaca, « au niveau local, les citoyens veulent juste voir des résultats et ne se soucient pas des luttes politiques qui se déroulent au niveau national ». Le maire a expliqué comment le plan de consommation à moindre risque qu’il a mis en œuvre a permis de réduire de 25 % le nombre de décès par overdose. Le fait d’avoir des antécédents familiaux de toxicomanie et d’avoir vécu les conséquences sociales et économiques dévastatrices qui en découlent l’a aidé à comprendre quels étaient les problèmes et les solutions possibles. Au début, il a dû faire face à de nombreux obstacles car son plan était considéré comme controversé. « En politique, ce sont toujours les gens qui amènent le changement, les réformes qui sont appelés à expliquer en quoi leurs réformes seront efficaces », a-t-il déclaré. C’était aussi une démarche audacieuse sachant que les mesures n’ont pas toujours des résultats immédiats et peuvent compromettre une réélection. En fin de compte, sa décision a été payante et les résultats ont parlé d’eux-mêmes. Mme Carlsson l’a soutenu et a déclaré qu’en Suède, le gouvernement n’était pas aussi progressiste sur les questions liées à la drogue et que les changements sont venus des maires et des municipalités qui ont fait passer l’accent de la criminalisation à la santé.
  • M. Soros a également soulevé la question de la dégradation de l’environnement due à la déforestation et aux cultures de narcotiques. « Il y a un lien entre les mauvaises politiques en matière de drogues et les effets néfastes sur l’environnement qui doit être abordé », a-t-il déclaré.
  • D’un point de vue plus global, la ministre Delgado a rappelé que les 17 ODD de l’Agenda 2030 des Nations Unies comportent une dimension abordant les questions de la drogue et de la violence, et qu’il s’agit du moment opportun pour parvenir à la paix et à la responsabilité.

Ressources

Retrouvez l’article de Ruth Dreifuss sur le blog Medium du Forum de Paris sur la Paix

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