Agir ensemble pour un monde libéré du travail des enfants et du travail forcé

Aujourd’hui, plus de 40 millions de personnes dans le monde sont victimes de l’esclavage moderne et 152 millions d’enfants travaillent, dont 70% dans l’agriculture, ou pour produire des biens qui sont ensuite exportés. Nombre d’entre eux travaillent dans des conditions ou des types de travail dangereux, ou ne vont pas à l’école. L’Alliance 8.7 rassemble tous les acteurs, dont les gouvernements, les organisations internationales, les ONG, les syndicats et les entreprises, pour mettre fin au travail des enfants, au travail forcé et à la traite des êtres humains. Quelles sont les solutions concrètes que cette coalition multilatérale peut apporter pour restaurer la dignité des victimes et assurer le respect de leurs droits fondamentaux ?

Date : 12 novembre 2019

Paris, France – Grande Halle de La Villette, Auditorium

Regardez ce débat dans son intégralité

Intervenants

  • Modératrice : Anousheh Karvar, Déléguée du gouvernement français à l’Organisation internationale du travail (OIT) et Présidente, Alliance 8.7
  • Evelyn Chumbow, Consultante, Militante, Humanity United
  • Angel Gurría, Secrétaire général, Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)
  • Joseph Ikoli Yombo, Secrétaire général aux Mines, République Démocratique du Congo
  • Muriel Pénicaud, Ministre du Travail, France
  • Guy Ryder, Directeur général, Organisation internationale du travail (OIT)
  • Gilles Vermot-Desroches, Directeur du Développement Durable, Schneider Electric

Points clés de la discussion

  • La ministre Muriel Pénicaud a exprimé le point de vue de la France exerçant cette année la présidence de d’Alliance 8.7, selon lequel la lutte contre le travail forcé devait se faire à un niveau international et multipartite car les enjeux économiques et financiers en font un fléau mondial. Ce thème longtemps ignoré est donc devenu central lors des dernières réunions du G7, G7 social et G20 pour que le travail ne se fasse pas en silos. La ministre a recommandé d’allier les agendas nationaux et internationaux sur ce sujet et de soutenir 15 pays qui se sont portés volontaires pour accélérer leurs efforts sur ces sujets, ainsi que certaines initiatives telles que le Global Deal for Decent Work and Inclusive Growth lancé par la Suède en 2016. Un des enjeux de cette présidence sera la mesure des progrès effectués avec comme horizon le calendrier des Ojectifs de Développement Durables (OOD) ayant comme objectifs l’éradication du travail des enfants pour 2025 et la fin du travail forcé pour 2030. Pour cela, l’Alliance sera une plateforme d’échanges des meilleures pratiques et solutions sur le sujet pour avoir des références sur ce que font les Etats, les entreprises et les ONG à la pointe et qui peuvent inspirer les autres. Les outils de mise en œuvre peuvent être multiples qu’il s’agisse de législation ou d’engagement volontaire et la ministre a insisté sur l’esprit d’entraide qui doit animer les partenaires de l’Alliance pour obtenir des résultats concrets. Concernant les entreprises, elle a indiqué que la responsabilité des entreprises devrait être plus étroitement liée à leur réputation et que les mauvaises pratiques devraient être plus lourdement sanctionnées en termes d’image publique.
  • Guy Ryder a rappelé que 100 ans après la fondation de l’OIT et malgré l’existence de textes législatifs sur le sujet tels que la déclaration de Philadelphie de 1944, la Convention 138 sur l’âge minimum, la Convention 182 sur les pires formes de travail des enfants, il restait encore beaucoup de chemin à parcourir, notamment en termes d’application des lois, car aucune flexibilité ne devrait être laissée sur ce sujet. Ces lacunes sont mises en lumière dans le rapport « Mettre fin au travail des enfants, au travail forcé et à la traite des êtres humains dans les chaînes d’approvisionnement mondiales » paru le même jour et rédigé conjointement par l’OIT, l’OCDE, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et l’UNICEF sous l’égide de l’Alliance 8.7. Celui-ci représente la toute première tentative de mesure à grande échelle de ces abus et violations des droits de l’homme et servira de base pour la formulation de nouvelles politiques et recommandations en la matière. M. Ryder a préconisé la création de meilleurs mécanismes de mise en œuvre des textes ainsi qu’un travail plus important sur les causes systémiques de la vulnérabilité que sont la pauvreté, l’absence d’éducation ou de protection sociale et qui sont un terreau pour le recours au travail forcé. Il a évoqué la création de groupes de travail thématiques dans le cadre de l’Alliance 8.7 pour approfondir les sujets connexes tels que les questions migratoires ou la gestion des chaînes d’approvisionnement des entreprises. Il a insisté sur l’importance d’avoir une réflexion sur les questions de « due diligence » dans les entreprises, notamment pour savoir s’il est efficace de légiférer sur le sujet (comme ce fut le cas avec le Modern Slavery Act au Royaume Uni par exemple), pour décider du niveau raisonnable de sous-traitants que l’on doit demander à une grande entreprise de pouvoir contrôler, pour rendre les audits plus efficaces et voir s’il serait possible d’innover avec des nouvelles technologies comme le blockchain. Le point clé selon lui est la responsabilité de chacun en tant que décideur, producteur ou consommateur dans le succès ou l’échec de cette lutte.
  • Joseph Ikoli a également rappelé que l’ODD Croissance inclusive 8.7 avait une interconnexion importante avec d’autres ODD comme l’éradication de la pauvreté ou l’accès à l’éducation. Il a évoqué la stratégie sectorielle et le dialogue interministériel mis en place dans son pays sur ce sujet pour chercher des solutions alternatives et durables au travail des enfants : gratuité de l’enseignement de base, diversification des activités des parents, restauration de l’autorité de l’Etat dans les zones minières pour mieux faire appliquer la loi. Pour cela, des projets pilotes sont en place avec des partenaires (Bureau international du travail (BIT), OIT, gouvernement américain, Banque Africaine de Développement), mais le Secrétaire général a souligné les besoins supplémentaires d’accompagnement administratif, technique et financier d’organismes régionaux et internationaux nécessaires pour mener à bien cette mission en République Démocratique du Congo.
  • Evelyn Chumbow, ancienne victime d’esclavage moderne devenue consultante, juriste et militante a partagé avec le public les enseignements de son expérience douloureuse et ses recommandations. Elle a insisté sur les enjeux financiers liés à l’exploitation d’êtres humains et sur le fait qu’il fallait faire davantage d’efforts de pédagogie et de sensibilisation auprès des entreprises. En outre, elle a mis en lumière le besoin d’accompagnement, de formation et d’autonomisation pour les victimes qui doivent pouvoir se reconstruire et exercer une nouvelle activité professionnelle sans quoi elles pourraient retomber sous l’emprise d’une autre entité exploitante. Ces services d’aide nécessitent des financements. Elle a conclu en enjoignant tout un chacun à l’action : “Vous pouvez vous sentir désolé pour l’histoire que vous avez entendue à mon sujet. Je ne veux pas que vous soyez désolée, je veux que vous agissiez en finançant et en laissant les survivants s’exprimer”.
  • Angel Gurria a rappelé certains facteurs qui empêchent un grand nombre de citoyens de pouvoir bénéficier des effets positifs de la mondialisation et les rendent victimes d’exploitation : défaut d’application des lois, corruption, collusion, trafics, parfois perpétrés par les autorités publiques elles-mêmes. Il a partagé les initiatives prises par l’OCDE dans le domaine de la responsabilité des entreprises. L’Organisation a ainsi depuis plusieurs années développé les principes directeurs de l’OCDE à l’intention des entreprises multinationales encourageant ces dernières à respecter, partout où elles exercent leurs activités, un ensemble de principes et de normes visant à assurer de leur part un comportement responsable. Ces principes sont régulièrement mis à jour et des points de contact nationaux ont été mis en place avec l’OIT pour les mettre en œuvre et pouvoir rapporter tous mauvais comportements. Il a également mentionné la coalition d’entreprises au service de la croissance inclusive (B4IG) lancée sous l’égide de la Présidence française du G7, coordonnée par l’OCDE, et qui s’est réunie le même jour au Forum de Paris sur la Paix. Cette coalition pionnière rassemble des multinationales de premier plan qui ont signé une déclaration dans laquelle elles s’engagent à prendre des mesures concrètes pour veiller à ce que les fruits de la croissance économique soient plus largement partagés et à remédier à l’inégalité des chances. Après la signature de cet engagement, les entreprises devraient créer un incubateur puis financer dans un second temps les bonnes pratiques ayant émergé de leurs discussions. Selon le Secrétaire général, de nombreuses entreprises du secteur de la mode, très critiqué pour son manque de respect des normes internationales concernant le travail, ont renforcé le contrôle de leur chaîne d’approvisionnement et peuvent désormais tout retracer jusqu’à la production du coton, ce qui permet d’être optimiste sur la transparence des opérations dans le futur.
  • Gilles Vermot-Desroches a souligné l’importance de la mobilisation sur ce sujet au sein d’une alliance internationale. D’après lui, l’agrégation d’expériences et d’acteurs permet, entre autres, l’accès à davantage de données fiables. Celles-ci permettent de prendre conscience du problème, de mesurer l’ampleur de la tâche et les progrès réalisés. C’est un prérequis pour pouvoir convaincre plus d’organisations de s’engager. Il a ensuite partagé les bonnes pratiques mises en place chez Schneider Electric telles que la sensibilisation de tous les fournisseurs au Pacte Mondial des Nations Unies, aux droits de l’Homme et à la législation contre le travail des enfants. Les entreprises doivent signer et s’engager sur ces sujets et sont soumises à des audits. Il a également rappelé que la lutte contre l’exploitation des êtres humains passait par la sortie de la pauvreté, notamment par l’accès à l’électricité. Schneider Electric intensifie ses efforts dans ce sens pour que plusieurs millions de familles aient de meilleures conditions de vie et ainsi ne sentent plus le besoin de faire travailler leurs enfants. Il a conclu en disant que chaque enfant qui travaillait et n’allait pas à l’école était une perte pour tous, car les plus grandes innovations du monde de demain viendront du milliard d’adolescents que forment la jeune génération actuelle et qu’il ne faut donc pas la négliger.

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